Note & Synthèse

DYNAMIQUES DE CROISSANCE EN AFRIQUE CENTRALE : Diagnostic et leviers de transformation pour la CEMAC

Ce document de réflexion analyse le paradoxe de l’Afrique centrale : une région riche en ressources naturelles, mais qui peine à transformer cette richesse en développement durable. À partir d’une comparaison initiale entre la CEMAC et la CEDEAO, puis d’une analyse approfondie du Cameroun, du Congo, de la Guinée équatoriale et de la République centrafricaine, il identifie plusieurs leviers de transformation : capital humain, industrialisation locale, infrastructures et gouvernance.

3 juillet 2026Manssuétude45 min de lecture34 pages


DYNAMIQUES DE CROISSANCE EN AFRIQUE CENTRALE

Diagnostic et leviers de transformation pour la CEMAC

Manssuétude

Document de Réflexion

Juillet 2026


 

Résumé

L’Afrique centrale concentre un paradoxe : richement dotée en ressources naturelles, la région peine à convertir cette abondance en développement. Ce document de réflexion en cherche les mécanismes et identifie les leviers d’une transformation structurelle durable, au moyen d’une démarche délibérément progressive. Une première comparaison entre la CEMAC et la CEDEAO (partie II) localise le problème : sur la décennie 2015-2025, l’écart de performance entre les deux zones s’est nettement creusé, révélant en Afrique centrale une abondance sans transformation. La partie III soumet cette comparaison zonale à un examen critique (erreur écologique, paradoxe de Simpson, absence de comparables naturels) et justifie un recentrage sur la seule CEMAC, à partir de comparables choisis sur des critères structurels (Norvège, Émirats arabes unis, Canada, Australie). La partie IV applique cette grille à quatre pays : Cameroun, République du Congo, Guinée équatoriale et République centrafricaine. Par-delà des profils distincts, les mêmes leviers reviennent : capital humain, industrialisation et transformation locale des ressources, infrastructures et gouvernance de long terme. La stagnation de la CEMAC n’y apparaît pas comme une fatalité, mais comme le produit d’architectures économiques et institutionnelles que des décisions assumées peuvent transformer.

Table des matières

La pandémie de la Covid-19 9

La pression inflationniste post 2022  10

L'Afrique centrale présente un paradoxe tenace popularisé sous le nom de dutch disease : une région richement dotée en ressources naturelles qui peine à convertir cette abondance en développement. Originaires de ces pays, nous avons souhaité dépasser les plaisanteries que nous échangeons volontiers à leur sujet pour joindre l’utile à l’agréable. C’est dans cette optique que ce document de réflexion cherche à comprendre les mécanismes qui engendrent cet état des choses et à identifier les leviers susceptibles d'enclencher une transformation structurelle durable. 

Nous avons choisi de construire la démonstration pas à pas, en interrogeant à chaque étape la validité de nos propres instruments d'analyse.

La démarche est délibérément progressive. Nous partons d'une comparaison entre les deux grandes zones d'intégration du continent, la CEMAC et la CEDEAO (partie II), afin de localiser le problème : sur la décennie 2015-2025, l'écart de performance entre les deux ensembles s'est nettement creusé, révélant en Afrique centrale une abondance sans transformation. Mais ce premier cadrage appelait un examen critique de sa propre méthode.

La partie III expose pourquoi la simple comparaison zonale, utile pour circonscrire le terrain, ne peut servir d'instrument de démonstration causale : erreur écologique, paradoxe de Simpson, absence de comparables naturels entre des ensembles qui diffèrent sur toutes les dimensions à la fois. Ce constat nous a conduits à recentrer volontairement l'analyse sur la seule CEMAC et à choisir nos comparables sur des critères strictement structurels (géographie, démographie, dotation en ressources, contraintes sécuritaires). En retenant des trajectoires achevées et abondamment documentées (Norvège, Émirats arabes unis, Canada, Australie), nous nous donnons les moyens de lire la chaîne complète qui va du choix de politique économique à ses effets, et donc de comprendre l'impact réel des décisions plutôt que de le postuler.

La partie IV applique enfin cette grille à un examen pays par pays. Par-delà des profils nationaux distincts, les mêmes leviers reviennent : capital humain, industrialisation et transformation locale des ressources, infrastructures et gouvernance de long terme. La stagnation de la CEMAC n'y apparaît pas comme une fatalité, mais comme le produit d'architectures économiques et institutionnelles que des décisions assumées peuvent transformer.

CEDEAO et CEMAC, sont deux grands ensembles économiques partageant un objectif similaire      : promouvoir la coopération et l’intégration régionale, créer un marché commun et harmoniser les politiques sectorielles. Depuis leurs créations respectives en 1975 et en 1994, chaque zone a mobilisé ses forces pour atteindre au mieux ces objectifs. Les résultats laissent aujourd’hui apparaître un écart de performance croissant.

Sur la dernière décennie, l’écart de performance entre la CEDEAO et la CEMAC s’est nettement creusé : la CEDEAO a conservé une dynamique de croissance portée par le poids du Nigeria, tandis que la CEMAC est restée en situation de croissance molle, avec un PIB par habitant quasi stagnant et des gains sociaux limités. Cette divergence est visible à la fois dans le PIB global, le revenu par tête et les indicateurs de développement humain.

La CEDEAO bénéficie d’un marché plus vaste et plus dynamique, mais reste très dépendante du Nigeria, qui représente environ 67 % de son PIB régional. Ainsi, tout soubresaut dans l’économie nigériane se fait ressentir à l’échelle régionale. Malgré cette dépendance, la CEDEAO affiche sur la décennie une capacité plus grande à transformer son activité en croissance soutenue.

À l’inverse, la CEMAC a connu une croissance réelle positive mais insuffisante pour améliorer le niveau de vie. En 2024, la croissance régionale atteint 3 %, mais la hausse du PIB par habitant n’est que de 0,2 %  : la progression du PIB total est en grande partie absorbée par la démographie. La Banque mondiale souligne que la richesse par habitant a même reculé entre 1995 et 2020, signe d’une stagnation structurelle : la rente existe, mais elle se convertit mal en productivité, emploi formel et capital humain.

Sur le plan du développement humain, les pays de la CEMAC se situent tous dans la partie basse du classement mondial de l’IDH (entre la 123e et la 191e place, rapport PNUD 2023-2024), illustrant un déficit persistant en santé, éducation et niveau de vie. La Banque mondiale souligne aussi que le capital humain y est sous exploité/sous développé, avec des indices indiquant que les habitants n’atteignent qu’entre un quart et la moitié de leur potentiel productif.

La CEDEAO n’a pas une situation homogène, mais elle montre des progrès plus visibles avec un indice de capital humain régional en progression entre 2020 et 2022. 

La CEMAC dispose de ressources naturelles plus abondantes par habitant, mais cette rente n’a pas produit un développement inclusif à la hauteur de son potentiel. Cette situation illustre ainsi une abondance sans transformation : beaucoup de ressources, mais peu de conversion en productivité, capital humain et progrès social. C’est ce décalage entre richesse potentielle et développement réel qui explique l’élargissement de l’écart sur la dernière décennie.

La période 2015 – 2025 fut une période décisive pour les deux régions au cours de laquelle elles ont affiché et démontré leur capacité à faire face à divers chocs conjoncturels. Voyons quels étaient ces chocs, comment les zones se sont démarquées l’une de l’autre pour afficher des dynamiques aussi opposées à ce jour. 

La crise des matières premières de 2014 – 2015.

Les hydrocarbures constituent environ 80% des recettes d’exportation de la CEMAC, ce qui laisse apparaître une dépendance économique de la zone pour cette ressource. La chute du cours du pétrole (passant d'environ 100 USD le baril à moins de 50 USD) déclenche une crise en cascade : effondrement des recettes pétrolières, détérioration brutale des soldes budgétaires, contraction des réserves de change et entrée en récession de plusieurs économies. La Guinée équatoriale amorce une récession prolongée avec un PIB par habitant en chute de 58% par rapport à son pic de 2008. La République du Congo voit son PIB réel reculer en moyenne de 1,9% par an entre 2015 et 2023, soit une baisse cumulée de 32,3% du PIB par habitant sur la période. Le Gabon et le Tchad subissent de lourdes pressions budgétaires, tandis que le Cameroun (économie la plus diversifiée de la zone) voit sa croissance ralentir significativement.

Dans la CEDEAO, la sous-performance nigériane aurait pu créer une récession collective. Mais c'était sans compter sur la Côte d'Ivoire et le Ghana. Sur cette période 2010-2019, la Côte d'Ivoire effectue un retour en force avec un taux de croissance moyen qui progresse à 5,4%, favorisé par le retour à la paix civile et la solidité de sa filière cacao. Le Ghana confirme une bonne santé économique déjà acquise à la décennie précédente avec la plus forte croissance de la zone à 6,7%. Ce rebond illustre précisément ce qui manque à la CEMAC : une capacité à générer de la croissance en dehors du seul secteur extractif, permettant à la zone de compenser les défaillances d'un membre par la performance des autres.

La pandémie de la Covid-19

L’incidence de la pandémie de la covid-19 s’est d’abord observée sur les cours du pétrole avec une chute du cours du baril en dessous de 20 USD, provoquant pour la CEMAC une crise de liquidité souveraine. La zone cumule alors trois fragilités simultanées : une dépendance aux exportations vers la Chine et l’UE (plus de 90% des débouchés), une faible production locale incapable de se substituer aux importations perturbées, et un niveau d’échanges internes très faible. Les indicateurs s’effondrent : perte de croissance estimée à -4,9%, détérioration du solde budgétaire à -6,6%, dans une zone déjà sous programme d’ajustement structurel du FMI. La situation est aggravée par la baisse des investissements chinois, qui constitue le premier créancier et bailleur de fonds de la région avec l’accord de prêts, l’achat d’obligations d’Etats et le financement de projets nationaux. Les Etats de la région ont du mal à faire face à leurs dettes, donnant lieu à des restructurations de dettes avec des conditions défavorables ou contre l’adossement des recettes des exportations pétrolières.

La CEDEAO a également été touchée par la pandémie mais le rebond a été plus rapide et solide. Le commerce transfrontalier, certes ralenti, a permis de maintenir un niveau de subsistance minimal que les structures rigides de la CEMAC n'ont pas pu offrir. La CEDEAO bénéficie également d'une base agricole plus robuste, En cas de choc dans une zone de production, les importations en provenance des zones non affectées permettent de réduire la pénurie et stabiliser les prix. La production agricole locale peut donc partiellement se substituer aux importations là où la CEMAC reste fortement dépendante de l'extérieur pour ses denrées alimentaires de base.

La pression inflationniste post 2022 

En CEMAC, l'inflation culmine autour de 6-8% en 2022-2023 selon les pays, avant de refluer à 4% en glissement annuel en décembre 2024, un niveau toujours supérieur au critère de convergence régional fixé à 3%. Cette persistance s'explique par la dépendance aux importations alimentaires et énergétiques et les déficits logistiques de la zone qui amplifient les hausses de prix. La faiblesse des filets de protection sociale limite la capacité des ménages à absorber cette hausse de prix. Face à cette pression, la BEAC relève son taux directeur à 5 % : cette posture a contribué à ralentir l’inflation mais a simultanément aggravé les contraintes de financement des États, dont les taux de souscription aux titres publics s’effondrent (de 80,4 % en 2023 à 43,5 % fin octobre 2024).

En CEDEAO, la pression inflationniste a également été réelle, et le Nigéria a connu des épisodes d'inflation très élevée liés à la dépréciation du naira. Mais la zone dispose d'une capacité de réponse sectorielle que la CEMAC n'a pas. Le commerce régional a joué un rôle d’amortisseur de l’inflation en permettant un rééquilibrage des approvisionnements. La diversification agricole permet une substitution partielle aux importations alimentaires renchéries, et la BCEAO (banque centrale de l'UEMOA, sous-ensemble de la CEDEAO) a géré la sortie de crise inflationniste de manière plus progressive, maintenant un taux directeur à 3,5% en avril 2025 pour une inflation tombée à 2,6% en décembre 2024 contre 4% en CEMAC sur la même période.

L’analyse de ces trois chocs communs met en lumière une vérité structurelle : la CEMAC ne souffre pas seulement de malchance conjoncturelle, mais d’une architecture économique qui transforme chaque choc externe en crise interne.

Afin de mieux comprendre l’écart existant et continue entre les deux zones économiques il serait intéressant de se pencher sur trois caractéristiques structurelles et déterminantes. 

La qualité institutionnelle et la gouvernance 

La vie politique en zone CEMAC est tristement marquée par les records de longévité au pouvoir. Qualifiée par certains de “terre des gouvernements perpétuels”,  la zone souffre d’un manque d’alternative au pouvoir qui freine quelque peu l’innovation et le dynamisme et entretient une forte dépendance aux rentes extractives. 

Selon Carbone et Pellagata (2022), la stabilité politique apparente masque une fragilité structurelle profonde: En effet, les régimes « perpétuels » peuvent illustrer une certaine stabilité du pouvoir mais l’absence du renouvellement des élites sur le long terme renforce la perception d’une corruption systémique. Les conséquences principales sont la déconnection entre la population et les objectifs de développement, la fuite massive des cerveaux et par extension une crainte ou aversion pour les investisseurs étrangers.

Le maintien de ces régimes pouvant agir comme frein à l'innovation ne tend ni à renforcer le cadre institutionnel ni à se défaire d'une architecture infrastructurelle principalement extractive. Ces deux éléments, tributs de l'industrie coloniale, font partie des causes pour Acemoglu du retard criard de certaines nations dans leur processus de développement.

La taille et l’intégration du marché intérieur 

La CEDEAO c’est environ 450 millions d'habitants contre 63 millions pour la CEMAC, une différence énorme qui explique déjà une partie des dynamiques divergentes. Le tarif extérieur commun (TEC) de la CEMAC, à 18,3% est nettement plus élevé que celui de la CEDEAO (12,4%), ce qui renchérit le coût des intrants importés et réduit la compétitivité des entreprises locales. Les dispositions communautaires restent partiellement appliquées, et les contrôles routiers excessifs alimentent les taxes informelles qui nuisent à la fluidité des échanges et découragent les investisseurs. La zone reste très orientée vers l’extérieur : les produits de la rente extractive représentent plus de 75 % des exportations totales, dirigées à 60 % vers l’Asie et 32 % vers l’Europe, la zone elle-même ne représentant que 4 % des débouchés.

La structure productive 

Le baromètre économique de la CEMAC (juin 2025, vol 8) fait état d’une vulnérabilité structurelle de la CEMAC avec une économie principalement portée par les hydrocarbures (64% des exportations), la production agricole et d’autres ressources extractives comme l’or et les diamants. Ces ressources sont dépendantes aux cours mondiaux, aux variations climatiques, mais également en épuisement relativement rapide comme en Guinée équatoriale. La faiblesse de la structure productive de la zone s’illustre également par un faible accès à l’électricité, une faible densité routière (3,3 km/unité de surface au Tchad, 26,5 km au Cameroun, contre 25 km de moyenne régionale) et un sous-investissement chronique dans l’éducation qui ne constitue (2,3% du PIB de la zone contre 4,1% en Afrique subsaharienne).

Bien que la CEDEAO s’illustre également par certaines dépendances, on y dénote un investissement plus structuré dans les infrastructures de développement. Les corridors routiers Lagos – Abidjan, Abidjan – Ouagadougou – Bamako et Dakar – Bamako sont vitaux pour le développement des pays enclavés sahéliens. On note également le système d'échange d'énergie électrique (WAPP) qui est une grande réussite pour la CEDEAO. Il permet la mutualisation de la production et le transport d’électricité en Afrique de l’Ouest avec déjà 7000 km de lignes électriques et un objectif de 16 000 km d’ici 2030.

La CEDEAO n’est pas forcément une référence en matière de zone économique et monétaire mais au vu du point de départ des deux zones, l’écart existant aujourd’hui est assez alarmant. Il n’est pas le fruit du hasard ni de crise conjoncturelle, il est l’expression d’architectures économiques fondamentalement différentes. Tant que la CEMAC n’aura pas engagé une diversification économique réelle, renforcé son intégration interne et amélioré sa gouvernance, elle restera structurellement plus vulnérable que toute autre zone africaine au prochain choc mondial. Les Etats membres de la CEMAC devraient peut-être revoir leurs objectifs et leur plan d’action.

Le piège de la comparaison zonale 

La comparaison entre la CEMAC et la CEDEAO repose sur une unité d’analyse fragile : la zone d’intégration régionale. Une telle zone forme un ensemble institutionnel, défini par un traité et, dans les deux cas étudiés, par une monnaie commune. En tant que zone d’intégration, elle ne possède aucune existence économique propre. Les agrégats qu’on lui associe, PIB “régional”, croissance moyenne, PIB par habitant, résultent de l’agrégation de trajectoires nationales que l’on suppose suffisamment homogènes pour être consolidées et moyennées. Lorsque ces trajectoires divergent significativement, la moyenne régionale perd sa valeur descriptive : elle attribue à l’ensemble des caractéristiques qui n’appartiennent qu’à quelques membres. En statistique, on parle d’erreur écologique pour qualifier ce biais : une inférence établie au niveau agrégé ne se transpose pas aux entités agrégées.

Si l’on se concentre sur l’exemple de la CEDEAO, on peut noter : un Nigeria qui y concentre, selon les années, de 60% à 70% du PIB régional, ainsi qu’une population supérieure à celle de l’ensemble des autres Etats membres. La croissance de la CEDEAO mesure donc avant tout la croissance nigériane. La première partie a montré que les économies ivoirienne et ghanéenne avaient soutenu l’agrégat régional pendant les phases de ralentissement nigérian, sur la période 2015-2025. La relation joue dans les deux sens : un choc pétrolier au Nigéria dégrade l’image de la zone quelles que soient les performances enregistrées au Sénégal, au Ghana ou en Côte d’Ivoire. Dès lors, parler d’une CEDEAO qui superforme la CEMAC, revient à s’appuyer sur une moyenne pondérée par le poids d’une seule économie, donc la portée explicative reste faible. 

La CEMAC présente une hétérogénéité comparable. La Guinée équatoriale, micro-État pétro-rentier de moins de deux millions d'habitants, voisine avec la République centrafricaine, dont l'autorité étatique dépasse à peine la capitale, le Tchad, économie sahélienne enclavée, et le Cameroun, qui concentre près de 45 % du PIB communautaire et le tissu productif le plus diversifié de la zone. Une « moyenne CEMAC » construite sur des cas aussi dissemblables dépend entièrement de la pondération retenue et ne décrit la situation d'aucun de ses membres. La littérature consacrée à l'Afrique centrale relie ce caractère composite au déficit d'intégration effective de la zone.

Ainsi, l’agrégation peut-elle produire des relations statistiques qui s’inversent selon l’échelle d’observation, configuration connue sous le nom de paradoxe de Simpson : une corrélation établie entre agrégats régionaux peut s’affaiblir, s’annuler ou changer de signe lorsqu’on l’examine pays par pays. L’écart de croissance entre la CEMAC et la CEDEAO recouvre ainsi des causalités potentiellement distinctes selon les Etats : la moyenne zonale l’enregistre sans en identifier l’origine, et peut orienter vers une explication que l’examen individuel contredit.

Cette difficulté se vérifie également sur des ensembles plus intégrés : dans la zone euro, Natixis observait dès 2018 que l'hétérogénéité structurelle des économies membres progressait au lieu de se réduire. Elle vaut a fortiori pour la CEMAC et la CEDEAO, dont les économies restent faiblement liées entre elles : le commerce intra-CEMAC se maintient sous 5 % du commerce total des États membres, le commerce intra-CEDEAO autour de 12 %. Les deux ensembles fonctionnent moins comme des marchés régionaux unifiés que comme des juxtapositions d'économies nationales reliées par un cadre juridique commun.

La zone d’intégration régionale conserve néanmoins une utilité, à condition de lui assigner sa juste fonction. Elle constitue un cadre d'échantillonnage légitime, utile pour sélectionner les pays à étudier, sans pour autant pouvoir servir d'unité d'analyse à un raisonnement causal. Cette distinction commande la suite du travail : l'analyse doit se déplacer au niveau national, où les mécanismes économiques sont observables, et recourir à des comparaisons construites sur des critères structurels plutôt que sur l'appartenance zonale.

L’absence de comparables naturels entre les deux zones 

Descendre au niveau national, comme y invite la section précédente, ne suffit pas à garantir une comparaison rigoureuse. Encore faut-il que les pays mis en regard se prêtent effectivement à la comparaison. Un rapprochement possède une valeur explicative lorsqu'il permet d'isoler l'effet d'un facteur : pour attribuer un écart de trajectoire à une variable donnée, les cas comparés doivent se ressembler suffisamment sur les autres dimensions. C'est le principe de la comparaison « à systèmes les plus semblables ». On neutralise ce que les cas ont en commun pour faire ressortir ce qui les distingue. 

Les pays de la CEMAC et de la CEDEAO ne remplissent pas cette condition. Les deux ensembles se distinguent simultanément sur l'ensemble des dimensions qui pèsent sur une trajectoire de développement : la démographie, avec un marché de quelque 450 millions d'habitants face à un marché de 60 millions ; la dotation en ressources et sa nature ; la géographie, entre façade maritime, enclavement et exposition sahélienne ; l'environnement sécuritaire ; l'histoire monétaire et coloniale. Lorsque autant de variables changent à la fois, l'écart de performance observé ne peut être rapporté à aucune d'entre elles en particulier. Lorsque tout varie en même temps, on ne peut imputer la divergence observée à aucun facteur en particulier : la comparaison est confondue. 

Cette confusion pèse donc sur le diagnostic recherché. La stagnation de la CEMAC pourrait tenir à son régime monétaire, à sa dépendance à la rente extractive, à la vitesse de ses réformes, à l’étroitesse de ses marchés intérieurs, ou à une combinaison de ces facteurs.  La comparaison avec la CEDEAO ne permet pas de trancher, puisque la zone ouest-africaine se distingue de la zone centrale sur chacun de ces points à la fois. Le procédé comparatif établit l'existence d'un écart sans se concentrer sur la cause. 

Le risque ne se limite pas à l'indétermination. Une comparaison frontale ouvre la voie à des conclusions séduisantes et infondées. Attribuer le dynamisme ouest-africain à la qualité supérieure de ses institutions revient à négliger que cet agrégat reflète d'abord la masse démographique nigériane et les cycles d'exportation du cacao ivoirien et ghanéen, mis en évidence précédemment. La CEDEAO elle-même ne forme pas un ensemble homogène : ses États diffèrent autant entre eux que de ceux de la CEMAC, ce qui complique de l'ériger en référence ou en modèle. Une comparaison calée sur l'appartenance zonale tend ainsi à produire des explications par défaut, indexées sur la frontière institutionnelle plutôt que sur les mécanismes économiques.

Ces réserves ne retirent rien à la comparaison effectuée en première partie. La comparaison CEMAC/CEDEAO a rempli une fonction exploratoire utile : elle a localisé le problème, en désignant l'Afrique centrale comme le terrain où l'abondance des ressources ne se traduit pas en développement. Ce cadrage est légitime et nécessaire. Au-delà, le procédé atteint sa limite : converti en instrument de démonstration causale, il produit des énoncés vagues, parfois trompeurs. La méthodologie des comparaisons internationales recommande d'ailleurs de raisonner sur un échantillon construit de cas suffisamment proches, plutôt que sur des regroupements définis par une appartenance institutionnelle. Ce constat impose de reformuler la démarche, objet de la section suivante : restreindre le champ d'étude et choisir les termes de comparaison sur des critères structurels.

Le choix stratégique : se concentrer sur la CEMAC

Pour faire suite aux deux dernières sections, nous avons fait le choix de revoir notre démarche. L’analyse doit se conduire au niveau national et reposer sur des comparaisons contrôlées, où les termes mis en regard se ressemblent assez pour que l'écart observé devienne interprétable. Concrètement, cela conduit à restreindre le champ d'étude à la seule CEMAC et à examiner en profondeur un petit nombre de pays, au lieu de parcourir l'ensemble des États des deux zones. Le travail gagne en précision ce qu'il perd en étendue. 

Dans la suite nous aborderons donc un focus sur les pays de la CEMAC, sur leurs caractéristiques individuelles et leurs plans stratégiques nationaux de développement feront l’objet d’une analyse. Nous ferons ensuite des propositions qui dans notre sens permettront de mieux structurer le développement de chaque Etat sur le court voire le long terme. 

La sélection des termes de comparaison obéit à une règle explicite. Les comparables sont retenus sur la base de caractéristiques structurelles, géographie, démographie, dotation en ressources, contraintes sécuritaires, et non sur celle d'une stratégie de développement jugée semblable. Cette précaution écarte un biais courant. Choisir un pays parce qu'il aurait réussi grâce à une politique déterminée revient à sélectionner les cas en fonction du résultat attendu, ce qui valide la conclusion par avance. Retenir un pays qui a affronté une configuration structurelle proche, une rente extractive dominante, un vaste territoire faiblement peuplé, une économie à diversifier, laisse ouverte la question de savoir ce qu'il en a fait. La comparaison peut alors instruire les réussites comme les échecs.

Les comparables retenus sont des pays développés et des pays en voie de développement dont la trajectoire est achevée et abondamment documentée. Ce choix tient à une raison précise : une trajectoire complète permet d'observer la chaîne entière, du choix de politique économique à sa mise en œuvre, puis à ses résultats sur plusieurs décennies. La Norvège et les Émirats arabes unis pour la Guinée équatoriale, le Canada et l'Australie pour le Cameroun, offrent ainsi des cas où la séquence est intégralement lisible, ce qu'un comparable encore engagé dans sa propre transformation ne pourrait fournir. 

Cette approche appelle elle-même des réserves, qu'il convient d'énoncer clairement. Rapprocher un État de la CEMAC de la Norvège ou du Canada soulève des objections immédiates : les points de départ institutionnels, l'époque, le contexte international diffèrent profondément. Ces limites seront discutées au fil de l'analyse et dans la conclusion. Elles sont assumées, parce qu'une méthode explicite et délimitée se prête à la critique, là où une comparaison apparemment plus large demeure, en pratique, incontrôlée. La comparaison CEMAC/CEDEAO conserve ainsi son rôle : elle a circonscrit le terrain et justifié le recentrage. Elle cesse seulement de servir de moteur à l'analyse, fonction qui revient désormais à l'examen national outillé par des comparables choisis.

Renforcer le capital humain : l’éducation comme levier stratégique

Plusieurs analyses identifient l’éducation comme l’un des premiers leviers de développement du Cameroun.  La pénurie de main-d’œuvre qualifiée, l’inadéquation entre les formations et les besoins du marché du travail, ainsi que la faiblesse de certains indicateurs sociaux limitent la capacité du pays à monter en gamme dans la production industrielle et agricole.

Pour corriger ces fragilités, le pays doit amplifier les réformes visant à améliorer la qualité de l’enseignement, la professionnalisation des cursus et le développement de la formation continue. Le renforcement des filières techniques, des écoles d’ingénieurs, des centres de formation professionnelle et des dispositifs de reconversion apparaît comme un préalable pour alimenter en compétences les secteurs de l’agro-industrie, de la transformation des matières premières, de la logistique, du numérique et des énergies.

À moyen terme, un investissement massif et durable dans le capital humain permettrait de transformer une démographie dynamique en atout compétitif plutôt qu’en facteur de pression sur l’emploi et les services publics.

Agriculture et transformation locale : sortir de la logique de rente

L’agriculture constitue un autre levier central de la transformation camerounaise. Le pays dispose de terres arables importantes, de zones agroécologiques variées et d’une longue tradition de cultures de rente (cacao, café, coton, banane, huile de palme) et vivrières. Pourtant, une grande partie de cette production est encore exportée à l’état brut, ce qui limite la valeur ajoutée captée localement.

Des travaux récents consacrés aux « leviers de la puissance » du Cameroun insistent sur la nécessité de développer la transformation locale des matières premières agricoles et forestières, afin de créer davantage de valeur sur le territoire national. L’enjeu est de passer d’un modèle fondé sur l’exportation de produits primaires à un modèle structuré autour de filières complètes : production, transformation, conditionnement, logistique et distribution, pour les marchés nationaux, régionaux et internationaux.

Dans cette perspective, la montée en puissance de l’industrie de la transformation est au cœur de la stratégie. Les partenariats entre entrepreneurs locaux, pouvoirs publics, bailleurs internationaux et centres de recherche sont identifiés comme des catalyseurs essentiels pour renforcer l’industrie manufacturière camerounaise. En facilitant l’accès aux technologies, au financement et aux marchés, ces partenariats permettent de structurer des chaînes de valeur plus robustes, créatrices d’emplois formels et de recettes fiscales.

Infrastructures et énergie : conditionner l’industrialisation

Le déficit d’infrastructures – routes, ports, énergie, connectivité numérique – demeure un frein transversal à la transformation de l’économie. Les analyses consacrées aux leviers de développement au Cameroun mettent en avant la modernisation des infrastructures comme pilier incontournable : routes praticables, corridors de transport efficaces, plateformes logistiques et accès fiable à l’électricité.

L’énergie occupe une place centrale dans cette perspective. Une offre électrique plus abondante, stable et à coût compétitif est indispensable pour soutenir l’industrialisation, la transformation agroalimentaire, le stockage frigorifique, les services numériques et l’intégration dans les chaînes de valeur régionales. Les investissements dans les barrages hydroélectriques et dans les réseaux de transport d’électricité doivent être articulés à une stratégie industrielle claire, pour éviter que la capacité supplémentaire ne reste sous-utilisée.

En parallèle, le développement des infrastructures de transport – modernisation du réseau routier, amélioration des axes ferroviaires, renforcement des capacités portuaires de Douala et de Kribi – conditionne la capacité du Cameroun à jouer pleinement son rôle de hub logistique pour l’hinterland (Tchad, RCA, nord du Congo) et à réduire les coûts de transport internes qui pénalisent la compétitivité des entreprises locales.

Gouvernance, partenariats et vision de long terme

La gouvernance constitue un verrou transversal à lever. Les études sur les leviers de puissance et de transformation du Cameroun soulignent que l’efficacité de l’action publique, la lutte contre la corruption, la qualité de la régulation et la stabilité des règles du jeu sont déterminantes pour attirer les investissements et sécuriser les projets structurants. 

La transformation structurelle ne peut réussir sans une vision stratégique claire, portée politiquement au plus haut niveau et déclinée dans des feuilles de route opérationnelles. Cette vision doit fixer des priorités : secteurs à développer, infrastructures à financer, compétences à renforcer, modalités de partenariat avec le secteur privé et les territoires. Elle doit aussi s’inscrire dans le temps long : l’expérience internationale montre qu’aucune transformation structurelle sérieuse ne s’opère en moins d’une décennie.

Enfin, les partenariats stratégiques entre État, secteur privé, société civile, diaspora et partenaires techniques et financiers sont des leviers essentiels. Ils permettent de mutualiser les risques, de partager les compétences, de diversifier les sources de financement et de diffuser l’innovation. En agissant en synergie, ces acteurs peuvent accélérer la montée en gamme des filières agro-industrielles, renforcer les capacités des PME de transformation et positionner le Cameroun comme un acteur industriel crédible en Afrique centrale.

La République du Congo dispose sur le papier d'un plan de développement ambitieux. Le PND 2022-2026, affiche une vision claire d’une économie forte, diversifiée et résiliente, structurée autour de six piliers : agriculture, industrie, zones économiques spéciales (ZES), tourisme, économie numérique et promotion immobilière. C'est une feuille de route cohérente. Le problème n'est pas l'ambition, c'est l'exécution. Trois défis structurels conditionnent la réussite de ce programme.

Un niveau de dette insoutenable qui asphyxie l'espace budgétaire

En 2024, la dette publique atteint 92,5 % du PIB, et le pays est classé en situation de surendettement par le FMI et la Banque mondiale, ce qui prive l'État de la marge de manœuvre nécessaire pour financer les investissements prévus dans le PND. Le plan de financement du PND repose sur la mobilisation conjointe de ressources intérieures, d'emprunts et de partenariats publics-privés (PPP) : c'est la bonne direction, mais elle suppose une crédibilité budgétaire que les marchés régionaux remettent en question avec un taux eurobond relativement élevé autour de 9,875% (coût moyen de 7,6% au T1 2025 pour les Etats de la zone CEMAC).

La solution n'est pas dans l'attente d'une remontée des cours du pétrole. Elle passe par trois mesures concrètes : une mobilisation accrue des recettes fiscales non pétrolières, encore en dessous du seuil critique de 15 % du PIB ; une stratégie de désendettement diversifiée allant au-delà du seul reprofilage de la dette intérieure déjà engagé par le Programme National d’Optimisation de la Trésorerie ; et une amélioration radicale de la transparence de la dette, car le Congo ne publie à ce jour ni stratégie de gestion de la dette ni plan d'emprunt annuel complet, ce qui nuit directement à la confiance des investisseurs que le PND cherche à attirer. 

Le parallèle avec le Royaume-Uni des années Thatcher est éclairant : entre 1979 et 1985, plus de 52 milliards de livres sterling de recettes pétrolières de la mer du Nord ont été absorbées dans les dépenses courantes plutôt qu'investies dans un fonds souverain ou dans la modernisation productive. L'historien Ed Conway résume : sans le pétrole de la mer du Nord, « l'expérience Thatcher n'aurait pas survécu ». Le Congo reproduit structurellement cette erreur : la rente finance le présent, pas l'avenir.

Un port stratégique à revaloriser

Le port autonome de Pointe-Noire est le principal port en eaux profondes d'Afrique centrale, et constitue l'un des atouts les plus concrets du Congo. En 2023, il a traité plus d'un million d'EVP, dont 80 % en transbordement. En septembre 2024, Congo Terminal (filiale d'AGL) a annoncé un investissement de 400 millions d'euros pour le terminal « Môle Est », opérationnel en 2027, qui portera la capacité à 2,3 millions d'EVP. C'est une dynamique positive mais qui bénéficie avant tout à l'opérateur privé concessionnaire. Certes, le PND mentionne le développement des infrastructures portuaires comme levier de croissance, mais certains mécanismes sont à redéfinir.

La solution concrète est de faire du port un instrument délibéré de politique industrielle : conditionner le renouvellement de la concession exclusive à des obligations de transformation locale minimale sur les marchandises en transit ; développer des zones industrielles connexes au port pour les filières bois, cacao et caoutchouc dont la transformation locale est prévue dans les ZES ; et utiliser la liaison ferroviaire de 510 km entre Pointe-Noire et Brazzaville déjà existante pour connecter le port à l'arrière-pays productif. 

Une diversification réelle des investissements

C'est la critique centrale que l'on peut adresser au PND 2022-2026 : ses six piliers sont pertinents, mais leur mise en œuvre se heurte à plusieurs déficits structurels. Les PND précédents (2012-2016 et 2018-2022) avaient déjà mis en évidence des résultats mitigés sur les ZES mais celui de 2022-2026 prévoit encore plusieurs ZES à Ouesso, Oyo-Ollombo, Brazzaville et Pointe-Noire. En 2020, seulement 48,3 % de la population avait accès à l'électricité, condition pourtant élémentaire pour tout développement industriel. Les dépenses publiques en éducation restent insuffisantes alors que le PND reconnaît que « le capital humain constitue la première richesse de la Nation ».

Trois priorités concrètes s'imposent pour que la diversification ne reste pas un mythe: premièrement, conditionner les avantages fiscaux des ZES à des résultats mesurables (emplois créés, taux de transformation locale, exportations générées) plutôt que de les accorder sans contrepartie vérifiable. Deuxièmement, accélérer l'électrification industrielle, sans laquelle aucune ZES ne peut fonctionner. Troisièmement, imposer progressivement des normes de transformation locale sur les principales ressources exportées brutes (bois, cacao, minerais), à l'image des politiques mises en œuvre avec succès en Indonésie sur le nickel ou au Maroc sur les phosphates.

De notre point de vue, le Congo n'est peut-être pas condamné à la malédiction des ressources. Mais le PND 2022-2026, aussi bien conçu soit-il sur le plan doctrinal, ne saurait réussir si les conditions d'exécution ne sont pas traitées comme des priorités de même rang que les piliers de croissance qu'il promeut.

Le capital humain, base d’une diversification à venir

La Guinée équatoriale incarne un paradoxe particulier, celui de l’abondance sans transformation. Le pays affiche l’un des PIB par habitant les plus élevés d’Afrique Subsaharienne en 2024 s’élevant à 6 794 USD. Cet indicateur est plutôt trompeur, il ne révèle pas le niveau de richesse réel de la population et contredit des indicateurs de développement humain. Le Baromètre économique de la CEMAC 2025 dresse un constat préoccupant : en 2022, 54,8 % de la population vivait avec moins de 6,85 USD par jour, 24 % de la population n'avait pas accès à l'électricité, 32,4 % était privée d'eau courante, et 20,3 % ne disposait pas d'installations sanitaires adéquates. Le système éducatif souffre d'une sur effectivité des classes et de taux de redoublement élevés, avec des taux nets de scolarisation au primaire et au secondaire s'établissant respectivement à 82 % et 59 %.

Cette faiblesse du capital humain n’est pas juste un détail conjoncturel : elle constitue le principal obstacle à toute diversification économique durable, dans un pays dont le secteur des hydrocarbures, en déclin structurel, représente l'essentiel de l'activité. La croissance atone dans les secteurs agricoles et des services, combinée à la flambée des prix des denrées alimentaires, n'a pas permis de stimuler suffisamment la création d'emplois, entraînant une hausse de 1,2 point de pourcentage du taux de pauvreté en 2024 malgré une légère reprise économique (0,9 %).

L’investissement dans le capital humain apparaît ici comme un levier important, prioritaire et plus rentable sur le long terme. L’OCDE le démontre assez bien : une augmentation de 10 % du stock de capital humain, mesurée par l'accroissement du nombre d'années de scolarité, peut entraîner à longue échéance une progression de 4 à 7 % du PIB par habitant.

Concrètement, un premier axe de développement consisterait en une refonte du système éducatif de base en favorisant le maintien scolaire et en améliorant les taux nets de scolarisation au secondaire. Le second axe de développement serait le développement d’une formation professionnelle continue orientée vers des secteurs porteurs hors hydrocarbures (agriculture, pêche, tourisme et autres services). Fraisse-D'Olimpio rappelle que la formation des adultes apporte une contribution essentielle au développement du capital humain, avec des effets positifs sur la productivité, l'innovation et les chances devant l'emploi. En d'autres termes, former des actifs aujourd'hui, c'est construire la compétitivité de demain. Le troisième axe s’inscrit dans un contexte d’économie de transition avec la sécurisation des parcours professionnels. En effet, dans un contexte où les emplois pétroliers disparaissent progressivement, il s'agit d'éviter les ruptures brutales et d'assurer la mobilité vers d'autres secteurs en garantissant des droits à la formation tout au long de la carrière. Ce que la littérature économique qualifie de flexicurité, combinant d’une part souplesse du contrat de travail pour les entreprises qui émettent des besoins de flexibilité et d’autre part protection effective pour les salariés en assurant une formation qualifiante en cas de chômage.

La diversification économique via l’agriculture et la pêche

Face au déclin structurel du secteur des hydrocarbures, la Guinée équatoriale dispose pourtant d'atouts naturels considérables et largement sous-exploités pour engager une diversification économique réelle. L'agro-industrie et la pêche constituent à cet égard le levier le plus immédiat et le plus réaliste.

Le potentiel agricole est réel mais dramatiquement sous-exploité. L'île de Bioko est réputée pour la qualité de son cacao, mais la production est passée de 40 000 tonnes dans les années 1970 à seulement 541 tonnes aujourd'hui, victime de décennies d'abandon au profit de la rente pétrolière. Les pouvoirs publics cherchent désormais à attirer des entrepreneurs privés pour relancer la filière, appuyée par l'Institut national de la promotion agricole et d'élevage (Inpage). Le climat favorable aux cultures tropicales et sous-tropicales, le sol fertile et les réserves d'eau abondantes offrent des opportunités exceptionnelles pour le développement de l'agro-industrie, notamment dans la production et la transformation du cacao et du café. Mais le financement de ces projets reste un obstacle majeur : certains exploitants ont dû hypothéquer leurs biens personnels pour obtenir des prêts bancaires, faute de mécanismes de financement agricole adaptés.

Le potentiel halieutique est tout aussi significatif. La Guinée équatoriale dispose d'une zone économique exclusive de 310 000 km², représentant un potentiel de pêche considérable dont les Équato-guinéens ne profitent pas encore. Le secteur est actuellement sous-développé, la majeure partie de la flotte étant artisanale de subsistance, tandis que des flottes étrangères exploitent ces eaux avec des retombées limitées pour l'économie nationale. La Guinée équatoriale envisage le développement de l'industrie de la pêche pour l'autosuffisance du marché interne, avec un potentiel annuel de production avoisinant les 75 000 tonnes, les principales opportunités résidant dans le développement de l'aquaculture et la création de stations de transformation des produits de la mer.

La question centrale reste celle de la transformation locale. Les principaux défis de la transformation structurelle sont le faible développement des chaînes de valeur et la faible mobilisation des ressources internes dans le secteur non pétrolier. L'exemple camerounais est éclairant à cet égard : le Cameroun, qui produit 200 000 tonnes de cacao par an en 2020, n'en transforme localement qu'environ 25 %, mais son plan de relance prévoit de porter ce taux à 50 % à l'horizon 2025, générant emplois industriels et recettes fiscales sans commune mesure avec la simple exportation de fèves brutes. La Guinée équatoriale, qui repart de quasiment zéro, a l'opportunité de construire d'emblée une filière orientée vers la transformation mais à condition de lever simultanément les obstacles au financement agricole et d'investir dans les infrastructures de stockage et de traitement indispensables à toute agro-industrie viable.

La République centrafricaine ne peut pas disperser ses moyens entre une multitude de réformes. L’État n’exercerait un contrôle effectif que sur environ 40 % du territoire et seuls 4 % des ménages avaient accès à l’électricité en 2022. Dans ce contexte, la priorité n’est pas de lancer simultanément de grands programmes miniers, agricoles, industriels et numériques. Elle est de reconstruire, sur quelques territoires choisis, un minimum de sécurité, d’administration et d’activité économique.

Concentrer l’effort sur quelques corridors et bassins de vie

L’axe Bangui–Cameroun reste essentiel à l’approvisionnement du pays. Lorsqu’il est perturbé, les pénuries et les tensions sur les prix apparaissent rapidement. Le Corridor 13, conçu pour relier Pointe-Noire, Bangui et N’Djamena, pourrait réduire cette dépendance à une seule voie d’accès.

Mais un corridor ne produit pas automatiquement du développement. Il peut aussi servir uniquement au transit du bois, de l’or ou des diamants vers l’extérieur. La sécurisation des axes doit donc s’accompagner d’investissements directement utiles aux territoires traversés : marchés de gros, entrepôts, postes douaniers fonctionnels, raccordements électriques et petites unités de transformation.

Les zones prioritaires ne devraient pas être choisies uniquement en fonction de leur potentiel minier. La sélection doit aussi prendre en compte la population desservie, l’importance de l’axe pour l’approvisionnement national, le potentiel agricole, la présence d’autorités locales et la possibilité d’étendre ensuite l’intervention aux localités voisines.

La réponse sécuritaire ne peut pas se limiter à augmenter les effectifs militaires. Elle doit porter sur la mobilité des forces, leur ravitaillement, le paiement régulier des soldes et leur coordination avec la police, la gendarmerie, les douanes et la justice. Des mécanismes de plainte et de sanction sont également nécessaires. Une force présente sur le terrain mais perçue comme prédatrice peut renforcer l’insécurité au lieu de la réduire.

Les partenaires militaires étrangers resteront utiles à court terme. Chaque accord devrait néanmoins comporter un transfert de compétences, la formation de cadres centrafricains et une réduction progressive de la dépendance opérationnelle. L’objectif est de renforcer les capacités nationales, pas de remplacer une dépendance par une autre.

Faire revenir ensemble la sécurité, l’administration et les services essentiels

Le retour de l’État ne doit pas attendre qu’un territoire soit considéré comme totalement sécurisé. L’administration civile, l’école, la santé et la justice contribuent elles-mêmes à la stabilisation.

Dans chaque zone prioritaire, le déploiement devrait donc associer dès le départ une présence sécuritaire, un état civil, une justice de proximité, des services de santé, quelques écoles et une capacité de collecte douanière ou fiscale.

Cette dernière est particulièrement faible. La pression fiscale représente environ 10 % du PIB, l’un des niveaux les plus bas au monde. Mais l’objectif ne doit pas être de taxer davantage les petits commerçants ou les exploitants informels. La priorité est plutôt de réduire les pertes sur les flux les plus importants : douanes, grandes concessions minières et forestières, permis d’exploitation et marchés publics.

La numérisation peut faciliter ce travail, mais uniquement sur des fonctions ciblées : paiement des agents, suivi des dépenses, collecte douanière, gestion des permis et identification des contribuables. Dans un pays où le taux de bancarisation des adultes reste estimé à moins de 5 %, une administration entièrement numérique exclurait une grande partie de la population. Les procédures hors ligne, les équipements solaires et les guichets physiques doivent donc rester au cœur du dispositif.

Formaliser les flux existants avant d’accélérer l’exploitation

La RCA dispose de plus de 34 substances minérales recensées. En 2022, le secteur minier représentait 46,4 % des exportations. Ce poids justifie de mieux organiser le secteur. Il ne justifie pas d’ouvrir précipitamment de nouvelles concessions. La priorité devrait porter sur les activités déjà présentes : enregistrement des exploitants artisanaux, publication des permis et de leurs bénéficiaires, traçabilité des volumes, contrôle des circuits de commercialisation et amélioration de la collecte douanière.

Cette formalisation doit rester accessible, des procédures trop coûteuses ou trop complexes pousseraient les petits exploitants à rester dans l’informel. Les obligations doivent donc être adaptées à la taille des acteurs, avec un contrôle plus exigeant pour les grandes entreprises et les concessionnaires.

Une part des recettes supplémentaires devrait financer des projets simples et visibles dans les territoires producteurs. Pour éviter que cette redistribution ne déplace seulement la corruption du centre vers les collectivités, les montants, les critères d’attribution et les dépenses doivent être publiés. Les premiers financements peuvent viser des routes locales, des écoles, des centres de santé, des marchés ou des équipements électriques.

L’agriculture doit bénéficier en priorité de ces investissements. Le secteur primaire représente environ 34 % du PIB et l’économie de subsistance demeure dominante hors de Bangui. Les mines peuvent fournir des devises, mais elles ne créeront pas assez d’emplois pour la population rurale.

Il ne s’agit pas de soutenir toutes les filières à la fois. Les premières interventions devraient viser des productions déjà consommées localement, proches des corridors sécurisés et transformables avec peu de capital. La remise en état d’une piste, la création d’un entrepôt ou l’installation d’une petite unité de transformation du manioc, des céréales ou des huiles peut produire des effets plus rapides qu’un grand programme agricole national.

Les taux bancaires, compris entre 18 et 21 %, rendent aujourd’hui le financement privé presque inaccessible. Les petites unités productives auront donc besoin de garanties, de crédits concessionnels ou de financements liés à des projets précis.

     Une logique d’extension progressive

Reconstruire d’un trait 623 000 km² nous apparaît ambitieux. Nous jugeons plus judicieux de débuter par quelques zones, suivre les résultats, puis étendre progressivement l’intervention publique.

Les indicateurs peuvent rester simples : circulation régulière sur les axes retenus, réouverture des services publics, baisse des prélèvements illégaux, hausse des recettes douanières, nombre d’exploitants enregistrés, ménages raccordés à l’électricité, et volumes agricoles stockés ou transformés localement.

La priorité n’est donc pas de produire une longue liste de réformes. Elle est de faire fonctionner durablement, dans quelques territoires, un même enchaînement : sécurité légitime, administration minimale, contrôle des flux économiques et soutien aux activités locales.

CONCLUSION

Au terme de ce parcours, un fil se dégage. L'écart qui sépare l'Afrique centrale des trajectoires de développement réussies ne tient ni aux seuls aléas de la conjoncture ni à un déficit de ressources : la CEMAC dispose, par habitant, d'une dotation supérieure à bien des pays qui ont réussi leur développement au sens contemporain du terme. Ce qui lui fait défaut, c'est la capacité à convertir cette rente en productivité, en capital humain et en institutions solides et inclusives. Les comparables mobilisés montrent que ce passage relève moins de la dotation naturelle que de choix politiques tenus dans la durée.

Cette lecture invite à revenir sur la thèse de Daron Acemoglu et James Robinson. Dans Why Nations Fail, ils soutiennent que la prospérité des nations dépend moins de leur géographie ou de leurs ressources que de la nature de leurs institutions : inclusives lorsqu'elles répartissent le pouvoir et protègent l'initiative, extractives lorsqu'elles concentrent la richesse au profit d'une minorité. À bien des égards, l'Afrique centrale paraît confirmer cette thèse de manière particulièrement nette : une propriété privée peu protégée, la faible redistribution de la rente, le sous-investissement dans le capital humain et un climat peu favorable aux investisseurs renvoient aux traits que les auteurs associent aux institutions extractives, et le prix Nobel décerné à Acemoglu en 2024 n'a fait que renforcer l'autorité de cette grille de lecture. Pourtant, la rigueur méthodologique qui a guidé ce travail commande la prudence : nos propres analyses ont montré qu'on ne saurait imputer une trajectoire à un facteur unique sans risquer l'erreur d'attribution. Les institutions pèsent lourd, peut-être de façon décisive, mais elles s'entremêlent à la dépendance à la rente, à l'étroitesse des marchés et au régime monétaire. Acemoglu avait sans doute raison sur l'essentiel, reste à ne pas faire de sa thèse l'explication tout trouvée qui dispenserait d'examiner les mécanismes au cas par cas.

Demeure enfin une voie que ce document n'a fait qu'effleurer et qui mérite, au demeurant d'être posée. Les États de la CEMAC ne partagent pas seulement des structures économiques voisines. Ils font face à des menaces sécuritaires qui ignorent les frontières : insurrection dans le bassin du lac Tchad, instabilité persistante en Centrafrique, débordements sahéliens, fragilités révélées par les transitions de pouvoir au Gabon et au Tchad. Or l'intégration régionale, dont le commerce intra-zone demeure sous les 5 %, reste largement inaccomplie. Il est permis de penser que la coopération sous le modèle de mutualisation des infrastructures et de l'énergie (comme le préconise Célestin Tawamba, président du GECAM), en dernière analyse, la voie salutaire pour des pays trop petits ou trop exposés pour réussir isolément. La transformation structurelle se jouera certes pays par pays mais sa pérennité, elle, se jouera probablement à l'échelle de la région.
 

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