Étude & Rapport

Perspective Ep 2

Cette deuxième édition de Perspective propose une lecture du mois de juin 2026 autour d’un même fil conducteur : la maîtrise des dépendances comme nouvelle condition de la souveraineté. À travers l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs, les minerais critiques, les infrastructures numériques, les talents ou encore notre propre rapport aux technologies, la newsletter interroge la capacité des États comme des individus à préserver leur autonomie dans un monde toujours plus interdépendant.

1 juillet 2026Manssuétude40 min de lecture34 pages

Perspective N°2
Du 1er au 30 Juin 2026
La Newsletter de Manssuétude

Perspective propose une lecture de l’actualité à travers les grands thèmes discutés au sein de
Manssuétude. Il ne s’agit pas seulement de suivre les événements, mais d’en comprendre les
tensions profondes : Institutions, souveraineté, développement, justice, mémoire, rapports de
force et transformations sociales.

Sommaire
Édito Juin 2026
Semaine du 01er au 7 Juin 2026
Semaine du 08 au 14 Juin 2026
Semaine du 15 au 21 Juin 2026
Semaine du 22 au 30 Juin 2026
Éclairage Manssuétude
Question de la semaine
Sources
Pour aller plus loin

Édito Juin 2026 : La souveraineté à l'épreuve des dépendances

Pendant longtemps, la puissance d'un État s'est mesurée à des indicateurs relativement
tangibles : la taille de son armée, son produit intérieur brut, son poids démographique ou
encore l'étendue de son territoire. Ces critères demeurent importants, mais ils ne suffisent
plus à expliquer les rapports de force qui structurent notre époque. Au cours du mois de Juin,
une succession d'événements internationaux a mis en évidence une réalité désormais difficile
à ignorer : les nations les plus influentes sont avant tout celles qui maîtrisent leurs
dépendances.
L'intelligence artificielle continue de redessiner la compétition économique mondiale. Les
grandes puissances rivalisent pour contrôler les semi-conducteurs, les centres de données, les
infrastructures cloud, les minerais critiques et les talents capables de développer les modèles
de demain. Derrière l'apparente course technologique se cache en réalité une lutte beaucoup
plus fondamentale : La souveraineté numérique.
Dans le même temps, les tensions géopolitiques rappellent que les dépendances
énergétiques, industrielles ou financières demeurent des instruments de puissance. Les
négociations commerciales, les sanctions économiques, les restrictions sur les exportations de
technologies sensibles ou encore les politiques industrielles mises en œuvre aux États-Unis,
en Europe ou en Chine illustrent une tendance de fond : le retour d'un monde où chaque
puissance cherche à réduire sa vulnérabilité face aux autres.
L'Europe elle-même s'interroge désormais sur sa capacité à protéger ses intérêts stratégiques.
Longtemps convaincue que la mondialisation garantissait une prospérité durable, elle
redécouvre progressivement l'importance de disposer de ses propres capacités industrielles,
énergétiques et numériques. Les débats sur les investissements dans les semi-conducteurs, le
cloud européen, les infrastructures critiques ou encore les politiques migratoires participent
tous d'une même réflexion : Une société peut-elle rester souveraine lorsqu'elle dépend
d'acteurs extérieurs pour assurer son fonctionnement quotidien ?


Mais la souveraineté ne concerne pas uniquement les États, elle concerne également les
individus.
Les rencontres organisées par Manssuétude au cours du mois de Juin nous ont conduits à
prolonger cette réflexion sous un angle plus personnel.
La 1ère nous a amenés à analyser la souveraineté numérique : Qui contrôle réellement les
données, les infrastructures et les outils que nous utilisons chaque jour ?
La 2nde a déplacé le débat vers une question plus intime encore : Que devient notre autonomie
intellectuelle lorsque nous déléguons progressivement notre mémoire, notre créativité et
notre capacité de réflexion aux technologies numériques ?
Cette évolution constitue sans doute l'un des phénomènes les plus marquants de notre
époque. Les outils numériques ne modifient pas uniquement notre manière de travailler, ils
transforment également notre manière de penser. Là où Internet nous donnait accès à une
quantité inédite d'informations, l’IA générative propose désormais directement des réponses,
des synthèses, des raisonnements, voire des décisions. Cette délégation cognitive ouvre des
perspectives extraordinaires, mais elle soulève aussi une interrogation fondamentale :
Jusqu'où pouvons-nous externaliser notre intelligence sans affaiblir notre esprit critique ?
Cette question dépasse largement le seul cadre technologique, elle renvoie à une idée
essentielle qui traverse l'ensemble des sujets abordés ici : toute dépendance crée une forme
de vulnérabilité.
Une économie dépendante d'une seule ressource devient fragile face aux fluctuations des
marchés, un État dépendant de technologies étrangères perd une partie de sa liberté d'action.,
une société dépendante de plateformes privées s'expose à des choix qu'elle ne maîtrise plus.
De même, un individu qui délègue systématiquement son jugement à des outils numériques
risque à terme de perdre une partie de son autonomie intellectuelle.
Comprendre ces mécanismes ne signifie pas rejeter le progrès ni céder au catastrophisme.
Bien au contraire. Les innovations technologiques, l'intelligence artificielle ou la
mondialisation offrent des opportunités considérables. Encore faut-il apprendre à les utiliser
sans renoncer à ce qui constitue le fondement même de toute liberté : la capacité à
comprendre, à choisir et à décider par soi-même.
À travers les événements marquants de ce mois de Juin, Perspective vous propose donc
d'explorer une idée simple mais déterminante : la souveraineté n'est plus seulement une
affaire de frontières ou de puissance militaire. Elle est devenue la capacité, pour les États
comme pour les citoyens, d’identifier leurs dépendances, les comprendre et à les maîtriser.
Car dans un monde toujours plus interconnecté, la véritable liberté ne consiste peut-être plus
à ne dépendre de personne, mais à savoir précisément de qui et de quoi nous dépendons.

Semaine du 1er au 7 Juin 2026

Le fait de la semaine
L'Europe lance sa contre-offensive numérique : vers une souveraineté technologique
européenne ?

Le 3 Juin, la Commission européenne a présenté une série d'initiatives visant à réduire la
dépendance technologique de l'UE vis-à-vis des grandes entreprises américaines et asiatiques.
Derrière cette annonce, qui pourrait paraître technique au premier abord, se cache en réalité
une évolution majeure de la pensée stratégique européenne.
Depuis près de 20 ans, l'Europe a largement bénéficié de la mondialisation numérique sans
véritablement en maîtriser les infrastructures. Les moteurs de recherche, les réseaux sociaux,
les services cloud, les systèmes d'exploitation, les plateformes de commerce en ligne et
désormais les principaux modèles d'intelligence artificielle sont majoritairement développés
en dehors du continent. Cette situation n'était pas nécessairement perçue comme
problématique tant que les relations internationales demeuraient relativement stables. Mais
les crises successives (Pandémie de Covid-19, guerre en Ukraine, tensions sino-américaines,
restrictions sur les semi-conducteurs ou encore essor de l'IA) ont profondément modifié cette
perception.
L'Union européenne cherche désormais à bâtir ce qu'elle appelle une « autonomie stratégique
ouverte ». L'objectif n'est pas de rompre avec la mondialisation ni de créer une économie

fermée, mais de réduire les dépendances jugées critiques dans certains secteurs clés : les semi-
conducteurs, le cloud, les infrastructures de données, l'intelligence artificielle, les batteries, les

minerais critiques ou encore les réseaux de télécommunications.


Cette évolution traduit un changement de paradigme. Pendant longtemps, la compétitivité
reposait principalement sur les coûts de production et la fluidité des échanges internationaux.
Désormais, la résilience devient un objectif au moins aussi important que l'efficacité
économique. Une chaîne d'approvisionnement moins rentable mais plus sécurisée peut être
préférée à une chaîne mondiale plus performante mais vulnérable à des crises géopolitiques.
La question est particulièrement sensible concernant l'intelligence artificielle. Les modèles les
plus performants sont aujourd'hui développés essentiellement aux États-Unis (OpenAI,
Anthropic, Google, Meta) ou en Chine (DeepSeek, Alibaba, Baidu). L'Europe dispose bien
d'acteurs prometteurs, à commencer par la société française Mistral AI, mais reste très
dépendante des infrastructures américaines, qu'il s'agisse des processeurs Nvidia, des services
cloud d'Amazon, Microsoft ou Google, ou encore des investissements privés nécessaires à
l'entraînement des modèles de très grande taille.
Cette dépendance n'est pas uniquement économique, elle est également politique. Les
infrastructures numériques sont devenues des instruments de puissance. Contrôler les centres
de données, les câbles sous-marins, les plateformes d'IA ou les systèmes d'exploitation revient
désormais à disposer d'un levier stratégique comparable à celui qu'offraient autrefois les
grandes routes commerciales ou les ressources énergétiques.
Ce sujet rejoint directement la réflexion menée par Manssuétude lors de la séance du 7 Juin
consacrée à la souveraineté numérique. Les échanges ont montré que la question ne consiste
pas seulement à savoir où sont hébergées nos données ou qui développe les technologies que
nous utilisons, mais également à comprendre les rapports de dépendance qui se créent
progressivement. Une dépendance technologique peut rapidement devenir une dépendance
économique, puis politique, en limitant la capacité d'un État ou d'une entreprise à prendre
librement certaines décisions.
L'Union européenne dispose encore d'atouts considérables : un marché de plus de 440 millions
de consommateurs, des universités de premier plan, des industriels de rang mondial comme

ASML dans les équipements de lithographie ou encore STMicroelectronics dans les semi-
conducteurs. Toutefois, ces forces devront s'accompagner d'investissements massifs et d'une

véritable coordination industrielle si l'Europe souhaite peser durablement dans la compétition
mondiale de l'IA.
La véritable question n'est donc plus de savoir si l'Europe doit développer sa souveraineté
numérique, mais si elle peut encore le faire suffisamment vite pour ne pas devenir un simple
consommateur des technologies développées ailleurs.
L'intelligence artificielle ne constitue pas seulement une révolution technologique, elle
redéfinit les rapports de puissance internationaux. Les États qui contrôleront les
infrastructures, les données et les talents disposeront d'un avantage stratégique durable.

Actualités à surveiller
Les États-Unis renforcent leurs restrictions sur l'exportation des technologies d'IA

Washington poursuit sa stratégie de limitation de l'accès aux technologies les plus avancées
destinées à l'entraînement des modèles d'intelligence artificielle. Les nouvelles restrictions
concernent aussi bien certains composants électroniques que des logiciels spécialisés utilisés
dans la conception de puces.
Au-delà de la rivalité avec la Chine, cette politique révèle une transformation profonde : les
modèles d'intelligence artificielle sont désormais considérés comme des actifs stratégiques
comparables aux technologies nucléaires ou spatiales. L'accès aux puces les plus performantes
devient progressivement un enjeu de sécurité nationale.
Cette évolution pourrait accélérer la fragmentation technologique mondiale et pousser
plusieurs régions, notamment l'Europe, à développer leurs propres capacités industrielles.

Les centres de données deviennent un enjeu énergétique majeur

La croissance spectaculaire de l'intelligence artificielle entraîne une explosion de la
consommation électrique des centres de données. Face à cette situation, la Commission
européenne prépare de nouvelles exigences concernant leur efficacité énergétique.
Ce débat dépasse largement les questions environnementales. Plus les modèles d'IA
deviennent puissants, plus ils nécessitent de capacités de calcul, donc d'électricité, de
systèmes de refroidissement et d'infrastructures physiques. Derrière chaque conversation
avec une intelligence artificielle se cache une infrastructure industrielle gigantesque.
Cette réalité rappelle que le numérique n'est pas immatériel. Il dépend d'usines, de centrales
électriques, de réseaux de fibres optiques, de minerais critiques et d'importants
investissements.


Angle mort : Le Golfe persique veut devenir la nouvelle puissance mondiale de
l'intelligence artificielle

Pendant que les regards restent tournés vers les États-Unis et la Chine, un autre acteur investit
discrètement des centaines de milliards de dollars dans l'économie de l'IA : les monarchies du
Golfe.
L'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar multiplient les investissements dans les
centres de données, les fonds spécialisés, les entreprises d'intelligence artificielle et les
infrastructures énergétiques nécessaires à leur fonctionnement. Leur objectif est clair :
transformer la rente pétrolière en puissance numérique avant que les hydrocarbures ne
perdent progressivement leur rôle central.
Cette stratégie présente plusieurs avantages. Ces pays disposent d'importantes capacités
financières, d'un coût énergétique relativement faible et d'une volonté politique forte. En
attirant les géants américains de la technologie sur leur territoire, ils cherchent à devenir des
plateformes mondiales de calcul intensif.
Ce mouvement pourrait profondément modifier la géographie mondiale de l'IA. Demain, la
compétition ne se jouera peut-être plus seulement entre Washington et Pékin, mais également
entre les grands hubs numériques capables d'offrir énergie, infrastructures et capitaux.
Pour l'Europe comme pour l'Afrique, cette évolution mérite une attention particulière. Elle
montre qu'une stratégie industrielle cohérente, soutenue par des investissements massifs et
une vision de long terme, peut permettre à des acteurs aujourd'hui périphériques de devenir
des centres de gravité de l'économie mondiale.
Parce que la puissance de demain ne reposera pas uniquement sur la production d'intelligence
artificielle, mais aussi sur la capacité à accueillir les infrastructures indispensables à son
développement : énergie, centres de données, réseaux internationaux et financements.

Semaine du 8 au 14 Juin 2026
Le fait de la semaine
La guerre des puces s'intensifie : les semi-conducteurs deviennent la nouvelle arme
géopolitique

Pendant plusieurs décennies, les semi-conducteurs sont restés un sujet réservé aux ingénieurs.
Ils sont aujourd'hui devenus l'un des principaux objets de rivalité entre les grandes puissances.
Au cours de la 2

ème semaine de Juin, les tensions autour des chaînes d'approvisionnement en
puces électroniques se sont encore renforcées, illustrant la centralité croissante de cette
industrie dans les rapports de force internationaux.
Les semi-conducteurs sont présents dans presque tous les équipements modernes :
Smartphones, ordinateurs, voitures, satellites, réseaux électriques, systèmes militaires et,
surtout, serveurs destinés à l'intelligence artificielle. Les modèles d'IA les plus performants
nécessitent plusieurs dizaines de milliers de processeurs spécialisés fonctionnant
simultanément. Sans ces puces, aucun développement d'envergure n'est possible.
Or, cette industrie repose sur une chaîne de valeur extrêmement fragmentée. Les logiciels de
conception sont majoritairement américains, les machines de lithographie les plus avancées
sont produites par l'entreprise néerlandaise ASML, une partie importante de la fabrication est
assurée par TSMC à Taïwan et Samsung en Corée du Sud, tandis que les terres rares et plusieurs
matériaux stratégiques proviennent en grande partie de Chine.
Cette interdépendance constitue à la fois une force et une vulnérabilité. Une crise géopolitique
dans le détroit de Taïwan, une restriction sur les exportations ou une rupture
d'approvisionnement pourrait désorganiser une grande partie de l'économie mondiale. Les
constructeurs automobiles européens en avaient déjà fait l'expérience lors de la pandémie,
lorsque la pénurie de puces avait ralenti la production de millions de véhicules.


Les gouvernements en ont tiré une conclusion simple : la maîtrise des semi-conducteurs relève
désormais de la sécurité nationale. Les États-Unis investissent massivement à travers le CHIPS
and Science Act, la Chine accélère son programme d'autonomie technologique, tandis que
l'Union européenne tente de développer sa propre capacité industrielle grâce au European
Chips Act.
Cependant, reconstruire une filière complète ne se résume pas à financer quelques usines. La
fabrication des puces les plus avancées nécessite un savoir-faire accumulé pendant plusieurs
décennies, une main-d'œuvre hautement qualifiée et des investissements colossaux. Une
seule usine de dernière génération représente plusieurs dizaines de milliards d'euros et
mobilise des milliers d'ingénieurs.
Cette réalité rejoint directement les échanges de la séance Manssuétude consacrée à la
souveraineté numérique. Nous avionssouligné que la dépendance technologique ne concerne
pas uniquement les logiciels ou les plateformes numériques. Elle commence bien en amont,
dans la maîtrise des infrastructures physiques et industrielles permettant de développer ces
technologies. L'intelligence artificielle repose finalement sur des éléments très concrets : de

l'électricité, des centres de données, des réseaux de télécommunication et, surtout, des semi-
conducteurs.

Cette évolution rappelle enfin une leçon souvent oubliée : les révolutions numériques restent
profondément industrielles. Derrière les algorithmes se trouvent des usines, des chaînes
logistiques et des choix stratégiques qui déterminent les équilibres de puissance de demain.
La course mondiale à l'intelligence artificielle est avant tout une course aux infrastructures. Les
pays qui maîtriseront la production des semi-conducteurs disposeront d'un avantage
stratégique durable.

Actualités à surveiller
Nvidia franchit un nouveau seuil historique de valorisation

Ce mois de Juin confirme la domination spectaculaire de Nvidia dans l'économie mondiale de
l'intelligence artificielle. L'entreprise continue d'enchaîner les records boursiers grâce à une
demande qui dépasse largement ses capacités de production.
Cette situation dépasse largement le succès d'une entreprise privée. Nvidia est devenue un
acteur stratégique de la géopolitique mondiale. Les États, les universités, les laboratoires de
recherche et les grandes entreprises se disputent désormais ses processeurs spécialisés,
indispensables à l'entraînement des modèles d'intelligence artificielle.
Une concentration aussi importante du marché soulève néanmoins plusieurs interrogations.
Peut-on construire une économie mondiale reposant sur un nombre aussi limité de
fournisseurs ? La concurrence pourra-t-elle réellement émerger face à des barrières
technologiques aussi élevées ?
Pour l'Europe, cette situation illustre une nouvelle fois l'urgence de développer ses propres
capacités industrielles, non pas nécessairement pour remplacer Nvidia, mais pour réduire une
dépendance devenue stratégique.

Pékin accélère sa stratégie d'autonomie technologique

Face aux restrictions américaines, la Chine poursuit sa politique d'investissements massifs dans
les semi-conducteurs, les infrastructures cloud et les modèles d'intelligence artificielle.
Au lieu de chercher à reproduire exactement les technologies occidentales, Pékin développe
progressivement un écosystème alternatif intégrant matériel, logiciels et services numériques.
Cette stratégie s'inscrit dans une logique de long terme. Les autorités chinoises considèrent
désormais les technologies numériques comme un pilier essentiel de leur souveraineté
économique, au même titre que l'énergie ou la défense.
Cette dynamique risque d'accélérer la fragmentation technologique mondiale, avec
l'émergence progressive de plusieurs sphères numériques relativement autonomes.


Angle mort : La bataille mondiale des talents devient aussi importante que la
bataille des technologies

Les discussions autour de l'intelligence artificielle se concentrent souvent sur les modèles, les
processeurs ou les investissements. Pourtant, un autre phénomène progresse discrètement :
la compétition internationale pour attirer les meilleurs chercheurs.
Les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni, Singapour, les Émirats arabes unis et plusieurs pays
européens multiplient les programmes destinés à attirer les ingénieurs, chercheurs et
entrepreneurs spécialisés dans l'IA. Les salaires proposés atteignent parfois plusieurs millions
de dollars pour quelques profils particulièrement recherchés.
Cette évolution rappelle que la technologie n'est jamais indépendante du capital humain. Les
infrastructures les plus modernes ne produisent de valeur que si elles s'accompagnent de
compétences capables de les concevoir, de les exploiter et de les améliorer.
Pour l'Europe comme pour l'Afrique, l'enjeu dépasse la simple formation. Il s'agit également
de créer un environnement suffisamment attractif pour retenir les talents et éviter une fuite
permanente vers les grands pôles technologiques mondiaux.
Cette réflexion fait écho à plusieurs discussions de Manssuétude sur le développement
économique africain. Les investissements dans les infrastructures restent indispensables, mais
ils ne peuvent produire leurs effets sans un investissement parallèle dans l'éducation, la
recherche et l'innovation. La richesse d'un territoire dépend autant de ses ressources
naturelles que de sa capacité à développer et retenir ses compétences.
Parce que la véritable compétition du XXIe siècle pourrait opposer moins des territoires que
des écosystèmes capables d'attirer les personnes qui créeront les technologies de demain. La
souveraineté numérique commence peut-être moins dans les centres de données que dans
les universités, les laboratoires et les écoles d'ingénieurs.

Semaine du 15 au 21 Juin 2026
Le fait de la semaine
Le G7 crée une alliance sur les minerais critiques : la nouvelle géopolitique des ressources
stratégiques

Réunis à Evian du 15 au 17 Juin, les dirigeants du G7 ont franchi une nouvelle étape dans la
sécurisation de leurs chaînes d'approvisionnement en lançant une Alliance pour les minerais
critiques. Derrière cette décision se cache une prise de conscience majeure : la transition
numérique et énergétique ne dépend plus seulement des innovations technologiques, mais
aussi de l'accès à un nombre limité de ressources naturelles devenues stratégiques.
Lithium, cobalt, nickel, cuivre, graphite, terres rares... Ces minerais sont désormais
indispensables à la fabrication des batteries, des véhicules électriques, des éoliennes, des
semi-conducteurs et des infrastructures d'intelligence artificielle. Sans eux, aucune économie
numérique moderne ne peut fonctionner.
Cette dépendance place aujourd'hui plusieurs pays africains au cœur de la compétition
mondiale. La République démocratique du Congo concentre près de 70 % de la production
mondiale de cobalt. La Zambie, la Namibie, le Zimbabwe, Madagascar ou encore le
Mozambique disposent également de ressources essentielles à la transition énergétique
mondiale.
Pourtant, l'histoire économique du continent rappelle que la richesse minière n'a jamais
constitué, à elle seule, une garantie de développement. De nombreux États producteurs
continuent d'exporter leurs ressources sous forme brute tout en important ensuite les
produits transformés à forte valeur ajoutée. Cette situation reproduit un schéma ancien où la
rente extractive bénéficie davantage aux pays transformateurs qu'aux pays producteurs.


Les membres du G7 souhaitent aujourd'hui réduire leur dépendance à la Chine, qui contrôle
une part importante du raffinage mondial de plusieurs minerais critiques. Pékin ne possède
pas nécessairement les plus grandes réserves, mais a construit depuis plusieurs décennies une
avance considérable dans les activités de transformation industrielle. Cette maîtrise lui
confère un levier stratégique majeur dans les négociations commerciales internationales.
Pour l'Afrique, cette recomposition représente autant une opportunité qu'un risque.
L'opportunité réside dans l'intérêt renouvelé que portent les grandes puissances aux
ressources africaines. Le risque est de voir se reproduire une nouvelle forme de compétition
géopolitique où les minerais remplaceraient simplement le pétrole comme principale source
de rivalités internationales.
Cette actualité fait directement écho aux différentes séances de Manssuétude consacrées au
développement de la CEMAC. Nous avions souligné que la principale faiblesse des économies
d'Afrique centrale ne résidait pas dans un manque de ressources naturelles mais dans la
difficulté à transformer ces ressources en richesse durable. Le véritable défi n'est donc pas
d'extraire davantage, mais de développer progressivement les capacités industrielles, les
infrastructures logistiques, le capital humain et les institutions nécessaires pour capter une
part plus importante de la valeur créée.
Les minerais critiques illustrent parfaitement cette problématique. Extraire du cobalt crée une
certaine richesse mais fabriquer des batteries, développer des technologies de stockage ou
produire des composants électroniques en crée beaucoup plus. La souveraineté économique
ne dépend donc pas uniquement de la possession des ressources, mais de la capacité à
maîtriser l'ensemble de la chaîne de valeur.
L'Alliance du G7 marque ainsi une évolution profonde des relations internationales. Les
matières premières redeviennent un objet central de politique étrangère, mais dans un
contexte très différent de celui du XXe siècle. Ce ne sont plus seulement les hydrocarbures qui
structurent les rapports de force, mais l'ensemble des ressources indispensables aux
technologies du XXIe siècle.
Les minerais critiques deviennent aux technologies numériques ce que le pétrole fut à
l'économie industrielle. La puissance de demain dépendra autant de leur transformation que
de leur extraction.

Actualités à surveiller
L'Union européenne accélère sa politique industrielle

À mesure que les tensions géopolitiques se multiplient, Bruxelles poursuit la mise en œuvre

de plusieurs programmes destinés à renforcer la compétitivité industrielle européenne. Semi-
conducteurs, batteries, cloud souverain, intelligence artificielle ou encore cybersécurité : les

investissements publics et privés s'accélèrent.
Cette évolution marque une rupture avec plusieurs décennies de politique économique
largement orientée vers l'ouverture des marchés. Désormais, la sécurité économique devient
un objectif assumé de la politique industrielle européenne.
Cette stratégie soulève néanmoins une difficulté majeure. L'Europe cherche à gagner en
autonomie sans renoncer aux bénéfices du commerce international. L'enjeu consiste donc
moins à produire absolument tout sur le territoire européen qu'à réduire les dépendances
considérées comme les plus risquées.
Pour les entreprises européennes, cette évolution pourrait ouvrir de nouvelles opportunités
dans les secteurs stratégiques tout en renforçant les exigences en matière d'innovation.

Les prix du pétrole repartent à la hausse après les tensions au Moyen-Orient

Les marchés pétroliers ont de nouveau été secoués par les tensions persistantes entre Israël,
l'Iran et les États-Unis. Même lorsque les infrastructures pétrolières ne sont pas directement
touchées, la simple possibilité d'une perturbation du trafic maritime dans le détroit d'Ormuz
suffit à provoquer une hausse des cours.
Ce phénomène rappelle que la sécurité énergétique demeure un facteur essentiel de stabilité
économique. Les coûts du transport, de la production industrielle et de nombreux biens de
consommation restent fortement liés aux fluctuations des prix du pétrole.
Pour les économies importatrices, notamment européennes, chaque hausse prolongée du
prix du baril alimente les risques inflationnistes. Pour plusieurs pays africains exportateurs, la
situation est plus ambivalente : elle génère des recettes supplémentaires à court terme mais
renforce parfois la dépendance aux hydrocarbures au détriment de la diversification
économique.
Nous avions déjà souligné, lors des débats sur la CEMAC, combien cette dépendance à la rente
pétrolière pouvait freiner la transformation structurelle des économies régionales. L'actualité
rappelle que cette problématique reste pleinement d'actualité.


Angle mort : L'Afrique devient le nouveau terrain de concurrence des
puissances technologiques

Alors que les débats se concentrent souvent sur la rivalité entre Washington et Pékin, une
autre compétition se développe discrètement : L'influence technologique en Afrique.
Les investissements étrangers ne concernent plus uniquement les routes, les ports ou les
chemins de fer. Ils portent désormais sur les centres de données, les réseaux de
télécommunications, les satellites, les câbles sous-marins, les services financiers numériques,
le cloud et l'intelligence artificielle.
La Chine poursuit l'expansion de ses infrastructures numériques à travers Huawei et plusieurs
entreprises publiques. Les États-Unis renforcent leurs partenariats avec les grands
fournisseurs cloud. Les pays du Golfe investissent dans les data centers. L'Union européenne
multiplie les projets dans le cadre de son initiative Global Gateway.
Cette diversification des partenaires constitue une opportunité pour les États africains, qui
disposent désormais d'une plus grande marge de négociation. Mais elle suppose également
une forte capacité stratégique. Accepter un investissement ne consiste pas uniquement à
financer une infrastructure, cela revient parfois à choisir un standard technologique, un
partenaire industriel et à terme, une forme de dépendance.
Cette problématique rejoint directement l'esprit des travaux de Manssuétude sur la
souveraineté numérique. Les infrastructures numériques de demain ne seront pas seulement
des outils économiques, elles constitueront également des instruments d'influence politique,
de collecte de données et de puissance diplomatique.
L'enjeu pour les États africains sera donc moins de choisir entre les différentes puissances que
de construire progressivement leurs propres capacités de décision afin que ces partenariats
renforcent réellement leur autonomie plutôt que de créer de nouvelles dépendances.
Parce que les infrastructures numériques construites aujourd'hui façonneront probablement
les rapports de force économiques du continent pendant plusieurs décennies. Comme les
chemins de fer au XIXe siècle ou les réseaux électriques au XXe, elles détermineront en grande
partie les capacités de développement des générations futures.

Semaine du 22 au 30 Juin 2026

Le fait de la semaine
L'Europe durcit sa politique migratoire : vers une nouvelle doctrine de contrôle des
frontières ?

Juin s'est achevé sur une accélération de la politique migratoire européenne. Après l'adoption
du Pacte sur la migration et l'asile, plusieurs États membres ont poursuivi les discussions
autour de nouveaux mécanismes destinés à accélérer les retours des migrants en situation
irrégulière, renforcer les contrôles aux frontières extérieures et développer des partenariats
avec des pays tiers.
Ces annonces interviennent dans un contexte particulier. Depuis plusieurs années, la question
migratoire est devenue l'un des principaux sujets de débat politique dans l'Union européenne.
Les crises successives (Guerre en Ukraine, instabilité au Sahel, conflits au Moyen-Orient,
difficultés économiques dans plusieurs régions du monde) ont profondément transformé les
flux migratoires et placé les institutions européennes face à un dilemme complexe : Comment
concilier le respect des droits fondamentaux avec la nécessité de maîtriser les frontières
extérieures de l'UE?
Le Pacte européen repose précisément sur cette logique d'équilibre. D'un côté, il prévoit une
solidarité accrue entre États membres pour la gestion des demandes d'asile. De l'autre, il
renforce considérablement les procédures de filtrage, les contrôles aux frontières et les
mécanismes de retour des personnes ne remplissant pas les conditions d'entrée ou de séjour.
Cette évolution traduit un changement profond dans la perception européenne de la
migration. Longtemps abordée principalement sous l'angle humanitaire, elle est désormais
également considérée comme une question de sécurité, de cohésion sociale, de capacité
administrative et même de souveraineté.
Pour autant, cette approche soulève plusieurs interrogations.

La 1ère concerne son efficacité réelle. Les expériences passées montrent que le renforcement
des contrôles ne supprime pas les migrations, il modifie souvent leurs itinéraires et augmente
leur coût humain. Les réseaux de passeurs adaptent rapidement leurs stratégies, tandis que
les candidats à l'exil empruntent des routes toujours plus dangereuses.
La 2nde interrogation est économique. Alors que plusieurs pays européens connaissent un
vieillissement rapide de leur population, de nombreux secteurs (Santé, bâtiment,
restauration, agriculture, industrie ou numérique) rencontrent déjà d'importantes difficultés
de recrutement. L'Europe cherche donc simultanément à limiter l'immigration irrégulière tout
en attirant davantage de travailleurs qualifiés.
Enfin, la question migratoire renvoie à un enjeu géopolitique plus large. Les accords conclus
avec plusieurs pays africains ou moyen-orientaux confèrent progressivement à ces derniers
un nouveau levier diplomatique. Contrôler les routes migratoires devient un moyen d'obtenir
des financements, des investissements ou des concessions politiques.
Les débats consacrés à la géopolitique ont montré que les frontières ne constituent plus
uniquement des lignes de séparation territoriale, elles deviennent également des espaces de
négociation économique, diplomatique et sécuritaire. La migration ne peut donc être
comprise uniquement comme un phénomène démographique. Elle est aussi le reflet des
inégalités de développement, des conflits internationaux, des transformations climatiques et
des déséquilibres économiques mondiaux.
La politique migratoire européenne évolue progressivement d'une logique essentiellement
humanitaire vers une logique de gestion stratégique des frontières. Son efficacité dépendra
toutefois autant de la coopération internationale que des politiques de développement mises
en œuvre dans les pays d'origine.

Actualités à surveiller
Les réseaux sociaux dans le viseur des gouvernements européens

Plusieurs pays européens ont poursuivi au cours du mois de Juin leurs réflexions sur
l'encadrement de l'accès des mineurs aux réseaux sociaux. L'objectif affiché est double :
Protéger les jeunes contre certains contenus jugés nocifs et limiter les effets de la
surexposition numérique sur leur développement.
Cette actualité dépasse largement la question de la protection de l'enfance. Elle témoigne
d'une prise de conscience plus générale : Les plateformes numériques influencent désormais
directement les comportements sociaux, les opinions publiques et même les capacités
cognitives.
Les débats portent notamment sur la vérification de l'âge, les mécanismes de
recommandation algorithmique, les notifications permanentes et les modèles économiques
reposant sur la captation de l'attention.
Cette réflexion rejoint directement les discussions consacrées aux effets du numérique sur
nos capacités intellectuelles. Nous avionssouligné que la véritable question n'est pas de savoir
si les technologies sont bénéfiques ou dangereuses, mais comment préserver notre capacité
de concentration, notre mémoire et notre esprit critique dans un environnement conçu pour
solliciter en permanence notre attention.

Les banques centrales restent prudentes face à l'inflation

Malgré un ralentissement progressif de l'inflation dans plusieurs économies avancées, les
principales banques centrales maintiennent une attitude prudente concernant une éventuelle
baisse rapide des taux directeurs.
Cette prudence reflète l'incertitude économique actuelle. Les tensions géopolitiques, les prix
de l'énergie, les perturbations commerciales et les investissements massifs liés à la transition
numérique continuent d'alimenter certains risques inflationnistes.
Pour les entreprises comme pour les États, le maintien de taux d'intérêt relativement élevés
renchérit le coût du financement des investissements. Cette situation est particulièrement
sensible pour les pays fortement endettés ou souhaitant accélérer leur industrialisation.
Nous avions déjà évoqué lors des discussions sur la CEMAC l'importance du coût du
financement dans les stratégies de développement. Les décisions des banques centrales
influencent directement la capacité des États à investir dans les infrastructures, l'éducation ou
les nouvelles technologies.


Angle mort : La véritable compétition mondiale sur l'attention humaine

L'intelligence artificielle est souvent présentée comme une révolution de la connaissance.
Pourtant, Juin met en lumière un phénomène plus discret mais probablement tout aussi
déterminant : la rareté n'est plus dans l'information, mais dans notre capacité d'attention.
Jamais l'humanité n'a eu accès à autant de contenus, de données, d'analyses ou de
connaissances. Dans le même temps, jamais il n'a été aussi difficile de maintenir une
concentration prolongée. Les plateformes numériques, les réseaux sociaux, les systèmes de
recommandation et désormais les intelligences artificielles conversationnelles se disputent en
permanence une ressource devenue précieuse : Notre temps de cerveau disponible.
Cette évolution constitue l'un des fils conducteurs de notre 2e séance de Juin. Nous avions
débattu de la manière dont les outils numériques modifient progressivement nos habitudes
cognitives. Déléguer certaines tâches à une intelligence artificielle peut accroître notre
efficacité. Mais déléguer systématiquement notre mémoire, notre réflexion ou notre capacité
d'analyse pourrait, à long terme, affaiblir les compétences mêmes qui nous permettent
d'utiliser intelligemment ces outils.
Cette réflexion dépasse largement le cadre individuel. Une société dont l'attention est
constamment fragmentée devient plus vulnérable aux manipulations, à la désinformation et
aux raisonnements simplificateurs. L'esprit critique exige du temps, de la concentration et la
capacité d'accepter la complexité.
À l'inverse, les organisations capables de préserver ces qualités disposeront d'un avantage
décisif. Dans une économie où l'information est abondante, la véritable valeur résidera moins
dans l'accès aux données que dans la capacité à les interpréter avec rigueur.
Ce constat résume probablement le principal enseignement de ce mois : La souveraineté
technologique n'a de sens que si elle s'accompagne d'une souveraineté intellectuelle.
Développer nos propres infrastructures numériques est essentiel. Mais préserver notre
capacité à penser par nous-mêmes l'est tout autant.


Parce que la révolution de l'intelligence artificielle ne transformera pas seulement notre
manière de travailler, elle transformera notre manière d'apprendre, de décider et de
comprendre le monde. La principale ressource stratégique du XXIe siècle ne sera peut-être ni
le pétrole, ni les semi-conducteurs, ni même les données, mais l'intelligence humaine capable
d'en faire un usage éclairé.

Éclairage Manssuétude
La souveraineté du XXIe siècle : Maîtriser ses dépendances sans autarcie

Les différentes actualités du mois peuvent sembler éloignées les unes des autres. Les semi-
conducteurs, la politique migratoire européenne, les minerais critiques, l'intelligence

artificielle ou encore les effets cognitifs du numérique appartiennent, à première vue, à des
domaines distincts. Pourtant, un fil conducteur les relie : La question de la dépendance.
Pendant plusieurs décennies, la mondialisation reposait sur une idée relativement simple :
Chaque pays pouvait se spécialiser dans les secteurs où il était le plus performant, tandis que
le marché mondial assurerait la fluidité des échanges. Cette logique a permis une croissance
économique sans précédent, mais elle a également créé des chaînes d'interdépendance d'une
complexité inédite.
La pandémie de Covid-19, la guerre en Ukraine, les tensions sino-américaines puis l'essor
spectaculaire de l'IA ont progressivement révélé la fragilité de ce modèle. Les États découvrent
qu'ils dépendent d'un nombre très limité d'acteurs pour des éléments devenus essentiels à
leur fonctionnement : Les semi-conducteurs, les plateformes numériques, les réseaux cloud,
les câbles sous-marins, les satellites, les terres rares, les composants électroniques ou encore
certaines ressources énergétiques.
Mais cette réflexion ne concerne pas uniquement les gouvernements.
Les deux rencontres organisées par Manssuétude au cours du mois nous ont amenés à
prolonger cette analyse à une autre échelle : L'individu.
Lors de la 1ère séance, nous avons étudié la souveraineté numérique. Les discussions ont
montré que la dépendance technologique n'est pas un concept abstrait. Chaque recherche
Internet, chaque stockage de données, chaque conversation avec une intelligence artificielle
repose sur des infrastructures physiques, des entreprises privées et des décisions politiques
qui échappent largement aux utilisateurs. Derrière la simplicité apparente des outils
numériques se cache un écosystème extrêmement complexe dont le contrôle constitue
aujourd'hui un véritable enjeu de puissance.
La 2nde séance a déplacé le débat vers une dépendance plus discrète mais peut-être encore
plus profonde : La dépendance cognitive. L’IA ne se contente plus d'exécuter des tâches
répétitives, elle rédige des textes, produit des raisonnements, résume des ouvrages,
programme, traduit et propose des analyses. Ces capacités représentent un gain de temps
considérable. Elles permettent d'accéder plus rapidement à l'information et d'automatiser de
nombreuses tâches intellectuelles.
Cependant, cette délégation soulève une question fondamentale : Quelles compétences
souhaitons-nous continuer à exercer nous-mêmes ?
L'histoire montre que chaque révolution technologique transforme les capacités humaines.
L'invention de l'écriture a progressivement réduit le recours à la mémoire orale, la calculatrice
a diminué la pratique du calcul mental, les GPS ont modifié notre rapport à l'orientation, les
moteurs de recherche ont changé notre manière d'accéder à la connaissance, l’intelligence
artificielle pourrait désormais transformer notre façon même de raisonner.
Il ne s'agit pas de rejeter ces évolutions. L'enjeu est ailleurs : Apprendre à distinguer ce qu'il
est pertinent de déléguer de ce qui constitue le cœur de notre autonomie intellectuelle.
Cette distinction est essentielle car la souveraineté repose toujours sur une capacité de
décision. Un État incapable de produire son énergie ou de protéger ses infrastructures
critiques voit sa liberté d'action se réduire. De la même manière, un individu qui déléguerait
systématiquement son jugement, sa mémoire ou son esprit critique à des outils numériques
finirait progressivement par perdre la maîtrise de ses propres décisions.
Les débats de ce mois nous invitent ainsi à dépasser une opposition souvent caricaturale entre technophiles et technophobes. Les technologies ne sont ni bonnes ni mauvaises en elles-
mêmes, elles sont des outils qui peuvent devenir bénéfiques ou problématiques selon la

manière dont nous les intégrons dans nos vies individuelles et collectives.
Au fond, la souveraineté du XXIe siècle ne consiste probablement plus à rechercher une
impossible indépendance totale. Aucun État ne peut aujourd'hui produire seul l'ensemble des
technologies dont il a besoin. Aucun individu ne peut maîtriser seul l'ensemble des
connaissances disponibles. La véritable souveraineté réside peut-être ailleurs : dans la capacité
à identifier nos dépendances, à comprendre leurs conséquences et à conserver la possibilité
de faire des choix éclairés.
Cette réflexion rejoint finalement la philosophie même de Manssuétude. Comprendre le
monde ne consiste pas seulement à accumuler des informations. Il s'agit avant tout de
développer une capacité de discernement permettant d'analyser les phénomènes complexes
sans céder aux simplifications. Dans un contexte où les outils numériques rendent
l'information toujours plus accessible, cette capacité devient sans doute plus précieuse que
l'information elle-même.
Ce mois nous rappelle ainsi une vérité simple : La puissance de demain ne dépendra pas
uniquement de ceux qui développeront les meilleures IA, mais aussi de ceux qui sauront
préserver leur propre intelligence.

La question du mois
À l'heure où les États délèguent leurs infrastructures à des acteurs privés et où les individus
délèguent progressivement leur réflexion aux intelligences artificielles, la véritable
souveraineté consiste-t-elle encore à posséder des ressources... ou à conserver sa capacité
de décider par soi-même ?
Cette question dépasse largement le seul domaine technologique.
Elle interroge la manière dont nous concevons la liberté individuelle, la responsabilité politique
et l'autonomie collective dans un monde toujours plus interconnecté.

Sources
Intelligence artificielle et souveraineté numérique
• Commission européenne - Digital Strategy
https://digital-strategy.ec.europa.eu/
• Reuters - US expands AI technology restrictions
https://www.reuters.com/
• Commission européenne - European Chips Act
https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/european-chips-act
• Reuters - EU plans energy standards for data centres

https://www.reuters.com/business/energy/eu-plans-energy-standards-data-centres-
amid-concerns-over-soaring-power-use-2026-06-03/

• Stanford University - AI Index Report 2026
https://hai.stanford.edu/ai-index
• Nvidia Investor Relations
https://investor.nvidia.com/

Géopolitique
• International Energy Agency
https://www.iea.org/
• CSIS - Center for Strategic and International Studies
https://www.csis.org/
• MERICS
https://merics.org/
• World Bank - Digital Economy for Africa
https://www.worldbank.org/
• African Development Bank - Digital Transformation Strategy
https://www.afdb.org/
• Reuters

https://www.reuters.com/world/europe/g7-sets-up-critical-minerals-alliance-crisis-
platform-2026-06-17/

Économie et finance
• Banque centrale européenne
https://www.ecb.europa.eu/
• Federal Reserve
https://www.federalreserve.gov/
• Financial Times
https://www.ft.com/
• Bloomberg Economics
https://www.bloomberg.com/
Migration
• Commission européenne - Pacte Migration et Asile
https://home-affairs.ec.europa.eu/
• Frontex
https://frontex.europa.eu/

Sources Manssuétude
Les analyses de Perspective s'appuient également sur les réflexions menées lors desrencontres
de Juin consacrées :

• À la souveraineté numérique, aux infrastructures technologiques, aux semi-
conducteurs et aux dépendances numériques ;

• Aux effets cognitifs du numérique, à la délégation intellectuelle, à l'intelligence
artificielle générative et à la préservation de l'esprit critique.
Ces échanges ont constitué le fil conducteur de l'ensemble des analyses proposées dans cette
édition.

Pour aller plus loin
Livres
Chris Miller - Chip War
Une référence incontournable pour comprendre pourquoi les semi-conducteurs sont
devenus l'un des principaux enjeux géopolitiques contemporains.
Henry Kissinger, Eric Schmidt & Daniel Huttenlocher - The Age of AI
Une réflexion sur les transformations politiques, économiques et philosophiques provoquées
par l'intelligence artificielle.
Shoshana Zuboff - L'Âge du capitalisme de surveillance
Un ouvrage majeur sur les modèles économiques des grandes plateformes numériques et
leurs conséquences sur les sociétés démocratiques.

Rapports
Stanford University - AI Index Report 2026
L'état de l'art mondial de l'intelligence artificielle : investissements, performances, usages et
tendances.
https://hai.stanford.edu/ai-index
OCDE - Digital Economy Outlook
https://www.oecd.org/digital/
Agence internationale de l'énergie - Critical Minerals Market Review
https://www.iea.org/

Podcasts
Le Collimateur (IRSEM)
Analyse géopolitique, stratégie militaire et nouvelles technologies.
Affaires étrangères (France Culture)
Décryptage des grands enjeux internationaux.
The Ezra Klein Show
Nombreux épisodes consacrés à l'intelligence artificielle, à l'économie politique et aux
transformations du travail.

Conférences
Mistral AI
Conférences publiques et présentations techniques sur les modèles européens d'intelligence
artificielle.
Stanford HAI
Cycle de conférences sur les enjeux économiques, éthiques et géopolitiques de l'IA.
World Economic Forum
Interventions consacrées aux transformations économiques liées à l'intelligence artificielle et
à la souveraineté numérique.

Manssuétude. (2026). Perspective Ep 2. Manssuétude. https://www.manssuetude.com/productions/perspective-ep-2